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Des remparts dressés contre l’oubli

Béjaïa, l’une des villes les plus courtisées par les estivants, constitue une destination de rêve pour les touristes locaux, émigrés ou même étrangers qui désirent passer des vacances paisibles dans ce paradis miniature où la beauté des paysages le dispute au charmant accueil de la population. Dans cette ville aux mille mystères et autant de joies et de découvertes, un événement marque depuis l’an dernier la saison estivale. Il s’agit du festival de Djoua organisé par l’Association pour la protection et le développement du patrimoine et du tourisme qui s’est déroulé du 15 au 22 juillet.

Dès notre arrivée au centre-ville de Béjaïa, des affiches et des banderoles nous accueillaient pour nous annoncer qu’à 30 kilomètres de là, dans une montagne mythique culminant à plus de 1 000 mètres d’altitude, se tenait un événement pas comme les autres.
Le Festival de Djoua, né en août 2009, se veut une manifestation de haute voltige qui s’imposerait comme l’un des événements majeurs de la scène culturelle algérienne. Quand il était à ses tout premiers balbutiements, d’aucuns n’omettaient de dire qu’il s’agit là d’un rêve dément, d’une aventure aux conséquences imprévisibles. L’idée originelle revient à Boubeker Khelfaoui (Bob pour les intimes), commissaire du festival. Originaire du village d’Ath Bimoune situé dans la vallée de Djoua, juriste de formation et installé depuis une trentaine d’années en France, Bob s’est vu confronté à une tonne de difficultés et d’obstacles qui en aurait découragé plus d’un.
Il est difficile, en effet, d’amadouer cette Yemma Djoua sauvage, fière et endurcie par l’épreuve du temps, pour en faire le site d’un festival international d’une telle envergure. Lors de l’édition 2009, la nature s’est d’ailleurs acharnée sur cet événement naissant : un orage de trois jours qui a failli anéantir le rêve, mais ce sera sans compter l’entêtement et la rage de ceux qui ont pour Djoua les projets les plus fous.
Pour cet été 2010, la deuxième édition du festival n’a pas lésiné sur les moyens ni sur le prestige. La route qui mène de Béjaïa à Djoua n’est pas de tout repos. Il s’agit d’une piste poussiéreuse qui semble prévenir d’emblée les visiteurs de se tenir prêt à vivre là une expérience pittoresque, loin de tout confort citadin. Il est nécessaire en arrivant à Djoua d’oublier certaines «allergies» et prudences purement urbaines. Pantalon Jean, tee-shirt et baskets constituent la tenue idéale pour fouler la terre rude de cette montagne. Quant à la «tenue» psychologique, elle se résume en quelques mots : se laisser prendre par la beauté du paysage, jouer le jeu de l’aventurier et ne jamais avoir peur de se salir ! La montagne accueille ses visiteurs avec le visage sculpté de rides d’une vieille femme kabyle aussi généreuse qu’exigeante.
Des centaines de tentes et de chapiteaux sont installées au milieu de ce maquis sauvage pour héberger les villages artisanal et associatif ainsi que l’espace débat, la salle de lecture, etc. Une cinquantaine d’artisans venus des quatre coins du pays participe aux expositions de bijouterie, de poterie, de maroquinerie, de tissage traditionnel, de céramiques et de plusieurs autres disciplines. Cet espace qui dégage une odeur ensorceleuse d’une Algérie antique constitue à lui seul un festival à l’intérieur du festival.

Le paradis des odeurs anciennes
Attiré naturellement par cette palette où sont représentés tous les genres traditionnels du pays, le visiteur est tout simplement subjugué par la richesse et l’originalité de cet espace où il peut passer des heures à batifoler d’un stand à l’autre, discuter longuement avec les artisans pour enfin céder à l’envie pressante de s’offrir quelques petites merveilles venues du Hoggar, de l’Ouest algérien ou de Kabylie. Ce grand intérêt accordé par le festival à l’artisanat s’inscrit dans la démarche principale des organisateurs qui misent sur le retour aux origines comme facteur de réussite dans le challenge du développement durable et du tourisme.
Plusieurs villages du territoire d’Ath Bimoune où est situé le mont Djoua ont été désertés depuis qu’il a été déclaré zone interdite en 1958 par les autorités coloniales. Cet exode massif a donc entraîné un abandon total des métiers anciens caractéristiques de la région, dont l’artisanat. «Nous ne pouvons pas aller vers l’avenir et élaborer des projets modernes si nous ne nous tournons pas vers ce qui a fait jadis l’essor économique et social de nos villages.
Le tourisme de montagne qui fait partie de nos perspectives exige la revalorisation des métiers anciens qui font également partie d’un patrimoine menacé par l’oubli», nous explique M. Youcef Khelfaoui, président de l’association Djoua.
Le patrimoine, ce mot cher aux organisateurs, est au cœur du festival puisqu’il s’agit avant tout de sa réhabilitation et de sa protection. La tâche est loin d’être facile mais la volonté y est. En témoigne ce «Mur de la mémoire» dont la construction a été entamée le deuxième jour du festival par les 400 enfants venus des 48 wilayas, chacun muni d’une pierre ramenée de sa région pour la déposer sur le chemin muletier qui mène au pic de Djoua.
Ce mur n’est à présent qu’une petite esquisse de ce qui deviendra dans quelques années
un monument de mémoire qui rappelle
inévitablement le chemin sinueux emprunté par nos aïeuls pour transporter et vendre leur charbon de bois, leur chêne-liège et leur miel au port de Béjaïa. Le patrimoine fut également représenté par l’art culinaire. Vieilles dames, jeunes filles et garçons se sont mis de la partie pour préparer aux visiteurs de succulents plats traditionnels. Dans ce même cadre de réhabilitation du patrimoine, une opération de restauration d’une vieille maison kabyle a eu lieu dans le village d’Ath Bimoune. Les travaux qui ont commencé pendant le festival se poursuivront lors de la prochaine édition et aboutiront à la rénovation totale de cette bâtisse qui témoigne d’une architecture rurale unique en son genre.
Le patrimoine mis en valeur par le festival ne se limite pas aux aspects de la vie quotidienne d’une société kabyle révolue mais s’étend également aux temps les plus reculés de l’histoire.
Le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) se met également de la partie. Dès le lancement du Festival de Djoua, une expédition de jeunes étudiants en archéologie, menée par le professeur Brahim Boussaâdia, a été dépêchée au pic montagneux de Djoua par l’anthropologue de réputation internationale et président du CNRPAH, M. Slimane Hachi. Les fouilles ont débuté le 16 juillet et ont duré jusqu’au 20 du même mois. «Le CNRPAH a initié ces fouilles car nous avons reconnu l’importance de ce site. Nous y avons découvert jusqu’à maintenant des structures de constructions anciennes et des céramiques qui dateraient soit de l’ère antique, soit de l’ère médiévale. Nous ne pourrons trancher avant de faire les analyses requises. Ces fouilles seront officialisées et nous permettront donc de mettre ce site sous protection du Centre et donc de l’Etat», nous affirme M. Hachi.
Quant au professeur et chef de l’expédition M. Boussaâdia, il insiste sur la nécessité de s’intéresser à l’anthropologie et à l’histoire rurale : «Nous avons jusque-là accordé plus d’importance aux découvertes archéologiques en milieu urbain, au détriment du rural. J’estime que ce que nous pourrons trouver comme pièces antiques en milieu rural représentera mieux l’histoire du pays «.
Les fouilles se poursuivront l’année prochaine et promettent déjà des découvertes intéressantes dans ce pic où la terre humide murmure dans le brouillard une présence secrète, celle probablement d’une vie antique qui anima un jour le quotidien de cette montagne.
Sarah Haidar
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