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Festivals - El Hadhra 2010 de Fadhel Jaziri

Oeuvre « recommencée » ?

Oeuvre « recommencée » ?

Après El Hadhra de 2001, quelque chose est sans doute resté sur le cœur de Fadhel Jaziri.
Avait-il concédé à Samir El Agrebi une vision qui lui était propre ?
Etait-il trop engagé avec le cosignataire de l’œuvre pour reculer ? C’est d’autant plus difficile à vérifier que le clivage  entre les deux artistes n’avait pas  tardé  à scinder le spectacle en deux versions, signées chacune  par l’un des  deux artistes.
El Hadhra 2010, présenté au sein du Festival de Carthage, jeudi 15 juillet, relève-t-il de ce contentieux ?
C’est  un produit tumultueux, parcouru comme qui dirait par un malaise : celui de la création, difficile, ou peut-être encore celui de l’accumulation d’une rage sublimée par l’art.
Après  le tournant de la Nuba en 1991, Fadhel Jaziri a opéré une sorte d’approche radioscopique du patrimoine artistique national.
Quoique conçu comme un hommage à  l’art populaire, traité des années durant comme  un art maudit, le méga-spectacle de la Nuba, nous le soulevions à l’époque, a généré une sorte de satellisation de cette expression, faisant proliférer des groupuscules qui se sont donnés à cœur joie dans la mise en valeur (au bénéfice, du reste, juteux) de ce patrimoine.
«Banni Banni», «Noujoum» «Zghonda et Azzouz» et El «Hadhra» (tout court) n’ont pas failli à la confirmation du phénomène. Même si,  pour les trois premiers spectacles, il s’agissait d’une approche plutôt  parodique du  patrimoine musical.
El Hadhra s’est pour sa part réinscrit dans  le même registre de «la Nuba».
Il procède d’un travail de compilation, de mise en valeur, et se propose de réinscrire le patrimoine dans la perspective d’une musique modernisante, lorgnant du côté des modes occidentaux adoptés au moyen d’un enseignement  musical ouvert à de nouveaux choix, en matière d’instruments mais aussi en matière de création.
El Hadhra 2010 vient d’une autre planète. C’est un spectacle qui se permet, entre autres «folies»,   de «repétrir» la masse volumineuse d’un patrimoine soufi confinant au religieux.
Ce terrain glissant que  semble  convoiter Fadhel Jaziri, mais dont on ne connaît trop l’enjeu, a été scruté lors d’»Ezzaza», il y a trois ans. Mais si la «pilule» a pu passer à ce moment-là, c’est sans doute en raison de la nature  «profane» de la Rachidia.
Il en est tout autrement d’El Hadhra, cette expression qui répond à des fonctions  stratifiées : catharsis pour les profanes, parcours  initiatique pour les soufis, n’est-ce pas aussi le réceptacle  des valeurs  spirituelles  identitaires ?
Les publics ne furent pas acquis  à Ezzaza qui leur sembla s’attaquer  à un bastion de la musique traditionnelle, emblématique. A  fortiori, celui d’El Hadhra 2010 n’a pas été bon enfant. Du tout…
F. Jaziri aurait-il abondé dans le sens d’une alternative d’El Hadhra qu’il voulait  «branchée», «débarrassée» de sa dimension soufie, en phase avec la mouvance de la culture musicale moderne courante? Pour les publics, c’est une fausse route. Pire, une atteinte à la sacralité rituelle et spirituelle d’El Hadhra que F. Jaziri aurait perpétrée.
Le contexte, l’Année internationale de la jeunesse, n’aura pas suffi à gagner les spectateurs qui étaient venus nombreux‑: ce qui dénote du préjugé favorable des jeunes, du capital de confiance dont jouit F. Jaziri auprès des publics. Et encore moins l’effort, manifeste, dont témoigne le spectacle. Il est haut en couleur, fort en rythmes et dégage une remarquable volonté de rigueur.
Mais a-t-il réellement abouti?
La fatiha, au sens de l’attaque, a d’ores et déjà trahi, par l’hésitation et la confusion de la scénographie, un manque de répétition, voire une faiblesse de la régie.
Méconnaissable, F. Jaziri, le temps du premier quart d’heure…
Il se ressaisit pour remettre en place ses cent vingt protagonistes (environ).
Des tableaux s’ébauchent alors, qui font le plaisir des yeux, sans doute…
Des costumes recherchés et révélant des talents  insoupçonnables de désigners. Mais, pour les chanteuses et danseuses, il s’agit de tenues d’époque inspirées de cours royales qui ne trouvent pas de sens dans une hadhra 2010 se voulant à l’image de la pratique musicale soufie, telle que perçue et vécue par les jeunes.
C’est compter sans l’attachement des jeunes à El Hadhra pour ce qu’elle a de mystique, de mystérieux, de métaphysique (et la perception de la nuba par les jeunes publics ne l’a-t-elle pas assez prouvé?) que de vouloir les séduire, en leur faisant miroiter son prisme «branché».
Même avec les jeunes, on ne badine pas avec El Hadhra. Le vrai bkhour ne saurait être remplacé par le voile des hadhara où les femmes adeptes ne supportent pas d’être troquées contre le frou-frou des courtisanes occidentales.
La guitare? Passe encore, mais la soprano… N’était-ce pas encore trop tôt! Notre désir le plus cher, ce jeudi soir, était de rendre justice à F. Jaziri, de lui inventer l’excuse d’un ressourcement détaché auprès d’El Hadhra, sans contrainte, sauf celle d’une recherche esthétiquement pointue.
Il aurait fallu que nous en soyons convaincus. Par la force de l’argument, par le souci, soutenu, d’un fil conducteur.
Hélas, El Hadhra 2010, qui a fait courir un public très nombreux, s’est gouré sur ses exigences.
En l’absence d’une intention clairement conçue et bien énoncée, c’est à un spectacle de «récupération» que l’on a eu droit tant il est vrai que l’on y a retrouvé, comme en une œuvre recommencée, les morceaux recollés des spectacles précédents de F. Jaziri. Dommage…

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